Spécificité du christianisme
La leçon du christianisme ne peut être vraiment entendue que si elle l’est complètement, à cent pour cent, ce qui implique que les hommes renoncent une fois pour toutes à leur violence. Le Royaume est comme l’œil du cyclone: si on tente de l’atteindre par un chemin continu, en s’efforçant toujours plus d’augmenter l’efficacité des moyens habituels, c’est-à-dire violents, de contenir la violence, on tournoiera de plus en plus vite, tel un fétu de paille, à mesure qu’on croira s’approcher du cœur au repos. Le Royaume, on y saute à pied joints ou on meurt.
Le récit de la mort de Jésus est semblable à ceux qu’on trouve dans beaucoup d’autres religions. C’est la mise à mort de quelqu’un, et cette mise à mort l’apparente à un sacrifice. Ce qu’il a de spécifique, c’est qu’il est raconté du point de vue de la victime. Donc, il casse la machine à faire du sacré, il casse les systèmes sociaux et leurs cultures fondées sur le sacrifice.
Parce qu’une bonne machine à faire du sacré produit un mythe, c’est-à-dire un récit raconté du point de vue des persécuteurs, qui ne s’étonnent pas de voir celui qui a foutu la merde devenir un dieu après avoir été jeté de la falaise (comme l’île de Pâques, par exemple).
Porteur de ce savoir, le récit chrétien de la passion permet notre monde qui prend en considération les victimes et augmente toujours plus le cercle de son intégration. Notre monde sait qu’il a pour origine le meurtre et la persécution. Du coup, les effets du christianisme sont redoutables. C’est le monde moderne. C’est le Royaume qui nous prive de toute protection contre notre violence – celle que la persécution sacrée nous a toujours permis de canaliser malgré nous. De sorte que nous sommes livrés à nous-mêmes, obligés de sauter à pied joints dans le Royaume ou de mourir, tous. Tel est le sens qu’il faut donner au texte de Jean-Pierre Dupuy, page 155 de son livre La Marque du sacré. Ce texte, fortement inspiré de René Girard, est écrit à propos d’une discussion de l’évolutionnisme cognitiviste, au chapitre III, La religion, nature ou surnature?
La Marque du Sacré par Jean-Pierre Dupuy
Le moins que l’on puisse dire c’est que ce livre bouscule nos idées reçues. Pour ne prendre qu’un exemple, la soi-disant raréfaction de l’énergie fossile. En réalité, selon la fameuse règle du tiers, si on brûle ne serait-ce qu’un tiers de l’énergie disponible, sans même se mettre en situation de rendre cette énergie rare, le pétrole pour ne citer que le plus fameux, on aura largement dépassé la capacité de la Terre à encaisser les émissions de carbone. En réalité, un tiers de la réserve suffirait à tout chambouler notre climat. Donc, ceux qui disent qu’on va manquer de pétrole se trompent. Le problème de l’énergie fossile est exactement inverse, on en a trop.
Tout le livre est comme ça. Sur fond d’une réflexion pour montrer comment notre raison, notre pensée scientique est enracinée dans la métaphysique religieuse, et chrétienne en particulier. Evidemment, si je vous parle de jean-Pierre Dupuy sur ce blog, c’est que c’est un brillant essayiste grand connaisseur de René Girard.
Son super livre, La Marque du sacré, j’en suis à la moitié. Il est publié dans les mêmes éditions que le dernier bouquin apocalyptique de René Girard, Achever Clausewitz. Les éditions Carnet Nord.
La catastrophe (écologique, nucléaire, nano-bio-technologique…) a commencée mais notre refus du religieux nous empêche de la voir.
Et pourquoi? Parce que c’est le religieux, ou plutôt sa disparition qui est à l’origine de cette catastrophe. De plus la disparition du religieux se double d’une révélation sur la nature du religieux lui-même comme berceau de notre propre savoir scientifique sur l’homme. Un livre passionnant mais il vaut mieux, donc, se renseigner un peu sur René Girard avant de l’aborder puisqu’il est le résultat d’une empoignade avec le père de la Théorie mimétique. Jean-Pierre Dupuy a écrit son premier livre inspiré par cette théorie il y a trente ans, L’enfer des choses. Et ça vaut le détour.
Pluriel Hachette
Quand j’aurai fini de travailler avec cette édition poche dont je me sers pour une relecture, afin de bien disposer mes connaissances de René Girard sur ce blog, je me doute que le livre ne sera plus qu’un tas de feuilles reliées entre elles par des trombones, la couverture servant de pochette. Ca me fait toujours ça avec les éditions Hachette Pluriel, de la vrai meumeu. Mais de voir les feuilles s’envoler à mesure qu’on les tourne présente l’avantage de pouvoir les traiter comme des feuilles à copier, ce qui peut être pratique pour étudier certains passages en particulier. Ou ça donne des idées, de distribuer le livre dans les boîtes aux lettres, après le courrier du facteur, entre un prospectus de Carrefour et une publicité pour une séance de voyance gratuite. Je songe avec nostalgie à Henri Miller parlant des livres qu’il avait du mal à acquérir, parce qu’ils étaient trop chers. Sûr, Pluriel ce n’est pas cher. Mais pour le prêter à des amis tintin.
Les livres sont une des rares choses que les hommes chérissent vraiment. Et les esprits les plus nobles sont ceux-là aussi qui se séparent le plus facilement de leur possessions. Un livre qui traîne sur un rayon, c’est autant de munitions perdues. Prêtez et empruntez tant que vous pourrez, aussi bien livres qu’argent. Un livre n’est pas seulement un ami, il vous aide à en acquérir de nouveaux. Quand vous vous êtes nourri l’esprit et l’âme d’un livre, vous vous êtes enrichi. Mais vous l’êtes trois fois plus quand vous le transmettez à autrui.
Henri Miller, Lire au cabinet, Gallimard de poche (plus solide).
Eh bien, je m’étais débarrassé des éditions précédentes grâce auxquelles j’avais lu René Girard. Je dirais que j’aurais du mal à partager l’expérience de Miller avec celle que j’ai acheté pour en parler sur ce blog. Idem pour l’édition plurielle de la Violence et le Sacré (pour le lire une septième fois, mais le livre je l’ai emprunté à mon frère qui s’est arrêté au premier quart). Avis lecteur, dans l’immédiat, méfie-toi, comme dit le normand.
Tocqueville cité par Girard
Tocqueville cité par René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque montre que l’égalité peut conduire les gens à s’obséder mutuellement.
Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyens de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle limite de tous côtés leurs forces en même temps qu’elle permet à leur désir de s’étendre.
… Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place.
… Cette opposition constante qui règne entre les intincts que fait naître l’égalité et les moyens qu’elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes… Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut… compter que chacun de ses concitoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.
Qu’est-ce que le totalitarisme?
Dans ce passage René Girard donne une définition précise de ce qu’il appelle totalitarisme à savoir la concurrence épuisant toutes les forces des hommes dans une lutte stérile puisque ne mettant plus aucune différence concrète en jeu, situation créée par l’égalité.
L’égalité croissante – le rapprochement du médiateur, dirions-nous, – n’engendre pas l’harmonie mais une concurrence toujours plus aigüe. Source de bénéfices matériels considérables, cette concurrence est une source de souffrances spirituelles plus considérables encore car rien de matériel ne peut l’assouvir. L’égalité qui soulage la misère est bonne en soi mais elle ne peut pas satisfaire ceux-là même qui l’exigent avec le plus d’âpreté; elle ne fait qu’exaspérer leur désir. Lisez la suite de cette entrée »
Quand le médiateur se rapproche du sujet
Plus la distance diminue entre le médiateur et le sujet, plus la différence s’amenuise, plus la connaissance se précise, plus la haine se fait intense. C’est toujours son propre désir que le sujet condamne dans l’Autre mais il ne le sait pas. Lisez la suite de cette entrée »
Y a-il entre le snob proustien et le héros dostoïevskien autant de différences qu’on le croit?
Ce passage tiré du chapitre deux de Mensonge romantique et vérité romanesque approfondit encore l’idée de l’unité de la production romanesque de Cervantès à Marcel Proust. On avait vu que même dans le Don Quichotte, dans un épisode comme Le Curieux impertinent (chapitre XXXIII à XXXV), on avait quelque chose de semblable à L’Éternel mari. Ici, c’est la différence de nature entre le héros de Dostoïevski et le snob de Marcel Proust qui est battue en brèche par René Girard:
Y a-t-il entre le snob proustien et le héros dostoïevskien autant de différence qu’on le croit? Le Sous-sol répond que non. Observons le héros souterrain avec ses anciens condisciples. Ces êtres insipides organisent un banquet en l’honneur d’un certain Zverkov qui part en garnison pour le Caucase. L’homme du souterrain assiste aux préparatifx de la fête mais personne ne songe à l’inviter. Cet affront inattendu, ou trop attendu peut-être, déclenche en lui une passion morbide, un désir frénétique “d’écraser, de vaincre, de charmer” ces êtres dont il n’a nul besoin et pour lesquels, d’ailleurs, il éprouve un mépris fort sincère. Lisez la suite de cette entrée »
Le temps retrouvé de Marcel Proust – La Berma
Dans le premier chapitre de Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard commente l’expérience esthétique telle que Marcel Proust la présente dans La recherche du temps perdu, le narrateur ayant été voir la Berma au théâtre.
Vingt-quatre heures après la représentation, Marcel Proust est persuadé que la Berma lui a procuré tout le plaisir qu’il attendait d’elle. Le conflit angoissant entre l’expérience personnelle et le témoignage d’autrui est résolu en faveur d’autrui. Mais, choisir l’Autre, en ces matières, n’est qu’une façon particulière de se choisir soi-même. C’est choisir à nouveau le vieux soi-même dont ni la compétence ni le gôut ne seront mis en cause grâce à M. de Norpois et au journaliste du Figaro. C’est croire en soi-même grâce à l’Autre. L’opération ne serait pas possible sans un oubli presque instantané de l’impression authentique. Cet oubli intéressé subsiste jusqu’au Temps retrouvé, véritable afflux de souvenir vivant, véritable résurrection de la vérité grâce à laquelle il deviendra possible d’écrire l’épisode de la Berma.
Avant cette redécouverte du Temps, l’épisode de la Berma se serait limité, si Proust l’avait rédigé, à l’opinion de M. de Norpois et à celle du Figaro. Marcel Proust nous aurait donné cette opinion comme authentiquement sienne et nous nous serions extasiés sur la précocité du jeune artiste et la finesse de son jugement. Jean Santeuil fourmille de scènes de ce genre. Le héros de ce premier roman nous apparaît toujours sous un jour romantique et avantageux. Jean Santeuil est un ouvrage sans génie. Jean Santeuil précède l’expérience du temps retrouvé et c’est du Temps retrouvé que jaillit le génie romanesque. Proust n’a pas cessé d’affirmer que la révolution esthétique du Temps retrouvé était d’abord une révolution spirituelle et morale; nous voyons bien, maintenant, que Proust avait raison. Retrouver le temps c’est retrouver l’impression authentique sous l’opinion d’autrui qui la recouvre; c’est donc découvrir cette opinion d’autrui en sa qualité d’opinion étrangère; c’est comprendre que le processus de la médiation nous apporte une impression très vive d’autonomie et de spontanéité au moment précis où nous cessons d’être autonome et spontané. Retrouver le temps c’est accueillir une vérité que la plupart des hommes passent leur existence à fuir, c’est reconnaître que l’on a toujours copié les Autres afin de paraître original à leur yeux comme à ses propres yeux. Retrouver le temps c’est abolir un peu de son orgueil.
Le génie romanesque commence à l’écroulement des mensonges égotistes. Bergotte, Norpois, l’article du Figaro, voilà ce que le romancier médiocre nous donnerait comme venant de lui, voilà ce que le romancier génial nous présente comme venant de l’Autre, et voilà ce qui fait l’intimité véritable de la conscience.
Voir Médiation intime dans Achever Clausewitz
Objet du désir
Dilgo désire Clémentine.
Voilà un objet, et le sujet de cet objet, reliés par la relation simple du désir.
On peut imaginer alors qu’une relation simple les unit. Le désir de Clémentine est une formation du sujet singulier. Dilgo. Chacun existe de part et d’autre, il n’y a pas de mouvement. Il n’y a pas de problème à la limite, Dilgo avait le choix entre plusieurs objets, il n’a pas choisi le plus facile.
On dira que, sans doute, le plus facile n’aurait pas satisfait son désir. Il aurait pu au moins prendre un objet possible. Il n’y avait cependant rien d’impossible au départ, sa relation à Clémentine semble avoir pris une mauvaise tournure progressivement.
D’ailleurs, nous observons également que leur relation semble se réduire à l’obstacle que Clémentine oppose désormais au désir de Dilgo.
Objet, sujet, tout cela semble avoir disparu, ne semble plus être le problème. Tout ce qui reste est une relation d’offuscation réciproque. Le désir est une relation, mais l’objet et le sujet n’en sont pas forcément les termes, pourquoi pas un maître ou un esclave.
Par exemple, Dilgo amant malheureux, est servi par le dédain de Clémentine qui ne semble pas plus heureuse dans son désir. C’est le premier point, la notion d’objet, chez René Girard, n’est pas pertinente. Il faut trouver autre chose.
Mensonge romantique et vérité romanesque
Mensonge romantique et vérité romanesque (citations)
« Il y a totalitarisme lorsqu’on parvient, de désir en désir, à la mobilisation générale de l’être au service du néant.»
« La haine est individualiste. »
« La lucidité de notre époque sait reconnaître la présence du sacré dans les désirs qui paraissent les plus naturels. La réflexion contemporaine découvre des « mythes » et de la « mythologie » dans chacun de nos désirs. Le XVIIIe siècle démystifiait la religion, le XIXe siècle démystifiait l’histoire et la philologie, notre époque démystifie la vie quotidienne. Pas un désir n’échappe au démystificateur patiemment occupé à construire sur tous ces cadavres de mythes le plus grand mythe de tous, celui de son propre détachement. Lui seul semble-t-il, ne désire jamais. Il s’agit toujours, en somme de convaincre les Autres et surtout de se convaincre soi-même que l’on est parfaitement et divinement autonome. »
«Le secret de la réussite, en affaires comme en amour, est la dissimulation. Il faut dissimuler le désir qu’on éprouve, il faut simuler le désir qu’on n’éprouve pas.»
«L’homme du souterrain n’est jamais plus proche des Autres que lorsqu’il se croit totalement séparé d’eux »
«Chacun de nous est à lui-même son propre tonneau des Danaïdes qu’il s’efforce en vain de remplir. »
«Le romancier n’est pas un réaliste de l’objet mais il est un réaliste du désir. »
«Chacun se croit seul en enfer et c’est cela l’enfer. »





