René Girard

Scolies d'après René Girard

Y a-il entre le snob proustien et le héros dostoïevskien autant de différences qu’on le croit?

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Ce passage tiré du chapitre deux de Mensonge romantique et vérité romanesque approfondit encore l’idée de l’unité de la production romanesque de Cervantès à Marcel Proust. On avait vu que même dans le Don Quichotte, dans un épisode comme Le Curieux impertinent (chapitre XXXIII à XXXV), on avait quelque chose de semblable à L’Éternel mari. Ici, c’est la différence de nature entre le héros de Dostoïevski et le snob de Marcel Proust qui est battue en brèche par René Girard:

Y a-t-il entre le snob proustien et le héros dostoïevskien autant de différence qu’on le croit? Le Sous-sol répond que non. Observons le héros souterrain avec ses anciens condisciples. Ces êtres insipides organisent un banquet en l’honneur d’un certain Zverkov qui part en garnison pour le Caucase. L’homme du souterrain assiste aux préparatifx de la fête mais personne ne songe à l’inviter. Cet affront inattendu, ou trop attendu peut-être, déclenche en lui une passion morbide, un désir frénétique « d’écraser, de vaincre, de charmer » ces êtres dont il n’a nul besoin et pour lesquels, d’ailleurs, il éprouve un mépris fort sincère.

Le malheureux finit par obtenir, après mille bassesses, l’invitation qu’il convoite. Il se rend à la fête et s’y conduit de façon ridicule sans jamais perdre un instant la conscience de son ignominie.

Il faut relire Le Côté de Guermantes à la lumière de cet épisode. Les différences de milieu ne doivent pas nous égarer. La structure est identique. Un Babal de Bréauté et tant d’autres figurants proustiens ne le cèdent en rien, pour la nullité, à Zverkov et à sa bande. Le snob proustien, aussi fin psychologue que l’homme du souterrain, perce à jour le néant de son médiateur. Comme chez Dostoïevski, toutefois, cette lucidité est impuissante. Elle ne parvient pas à arracher l’être lucide à sa fascination.

La vérité du héros proustien se confond, sur ce point avec la vérité du créateur. Marcel Proust, jeune bourgeois riche et brillant, était irrésistiblement attiré par le seul milieu parisien où sa fortune, son talent et son charme ne lui étaient d’aucun secours. Les seuls êtres qu’il désirait fréquenter, comme Jean Santeuil au lycée, était ceux qui ne voulaient pas de lui.

Chez Proust, comme chez Dostoïevski, c’est un critérium négatif qui détermine le choix du médiateur. Le snob, aussi bien que l’amant, poursuit « l’être de fuite » et il n’y a poursuite que parce qu’il y a fuite. Chez Proust comme chez Dostoïevski c’est le déni d’invitation, le refus brutal de l’Autre, qui déclenche le désir obsessionnel. Le Sous-sol projette sur le côté mondain de l’expérience proustienne une lumière aussi crue que L’Eternel mari sur le côté érotique.

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Written by grandpressigny

mars 12, 2008 à 8:01

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