René Girard

Scolies d'après René Girard

Quand le médiateur se rapproche du sujet

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Plus la distance diminue entre le médiateur et le sujet, plus la différence s’amenuise, plus la connaissance se précise, plus la haine se fait intense. C’est toujours son propre désir que le sujet condamne dans l’Autre mais il ne le sait pas. La haine est individualiste. Elle nourrit farouchement l’illusion d’une différence absolue entre ce Moi et cet Autre que plus rien ne sépare. La connaissance indignée est donc une connaissance imparfaite. Non pas nulle comme le prétendent certains moralistes mais imparfaite parce que le sujet ne reconnait pas dans l’Autre le néant qui le ronge lui-même. Il fait de lui une divinité monstrueuse. Toute connaissance indignée de l’Autre est une connaissance circulaire qui revient frapper le sujet à son insu. Ce cercle psychologique est inscrit dans le triangle du désir. La plupart de nos jugements éthiques s’enracinent dans la haine d’un médiateur, c’est-à-dire d’un rival auquel nous nous rendons semblables.

Lorsque le médiateur est encore éloigné, le cercle est vaste; il est très facile de confondre la visée du jugement éthique avec la ligne droite. Cette confusion est de règle chez le sujet désirant. L’espace du désir est « euclidien ». Nous croyons toujours nous mouvoir en ligne droite vers l’objet de nos désirs et de nos haines. L’espace romanesque est « einsteinien ». Le romancier nous montre que la ligne droite est en réalité un cercle qui nous ramène invinciblement sur nous-mêmes.

Lorsque le médiateur est très proche, les observateurs perçoivent le cercle psychologique du héros et ils parlent d’obsession. L’obsédé ressemble à une place forte encerclée par l’ennemi.  Il est réduit à ses propres ressources. Legrandin stigmatise éloquemment le snobisme, Bloch vitupère l’arrivisme et Charlus l’homosexualité. Chacun ne parle jamais que de son propre vice. L’obsédé nous étonne par la lucidité dont il fait preuve à l’égard de ses semblables, autrement dit de ses rivaux, et par l’aveuglement dont il fait preuve à l’égard de lui-même. Cette lucidité et cette aveuglement grandissent de concert à mesure que le médiateur se rapproche.

La loi du cercle psychologique est fondamentale. On la retrouve chez tous les grands romanciers du désir selon l‘Autre. Des trois frères Karamazov, c’est Ivan qui ressemble le plus à son père et c’est Aliocha qui lui ressemble le moins. C’est Ivan qui hait le plus et c’est Aliocha qui hait le moins. On retrouve sans peine les deux « échelles » proustiennes.

On retrouve également le cercle psychologique chez Cervantès. Ce sont les plus enclins au mal ontologique qui s’efforcent de guérir Don Quichotte. Ce sont toujours les plus malades qu’obsède la maladie des Autres.

Après avoir maudit les Autres, Oedipe se découvre coupable. La psychologie romanesque est plus banale encore que ne l’affirment nos critiques à la mode. Elle rejoint en effet, dans ses plus hauts moments, la psychologie des grandes religions:

« Toi donc, ô homme, qui que tu sois, qui condamnes les autres, tu es inexcusable; car en condamnant les autres, tu te condamnes toi-même, puisque toi qui les condamnes, tu fais les mêmes choses. » (Saint Paul, Epitre aux Romains)

Voir aussi: Qu’est-ce que le totalitarisme?

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Written by grandpressigny

mars 14, 2008 à 3:15

4 Réponses

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  1. Ce sont des phrases ensorceleuses comme enduites d’une substance toxique aux effets tétanisants, elles me font l’effet d’une végétation dense et impénétrable comme une jungle de lianes enchevêtrées.
    il me faut relire jusqu’à trois fois de suite une phrase pour commencer à entrevoir de quoi il s’agit. Ce n’est pas une littérature d’abord facile. Mais on comprend au moins qu’on ne comprendra jamais vraiment, qu’il s’agit d’une sorte de magie qui opère en dessous des seuils de conscience et qui si on la devine c’est pour mieux nous échapper ensuite. ça me fait penser à une histoire racontée par Michel Serres dans un livre de nouvelles du monde où il parle de la lisière de la forêt et du fait qu’elle est d’abord perceptible puis brusquement devient indiscernable après qu’on s’y soi engouffré quelque peu.
    Je dois avouer qu’il y a longtemps j’ai été victime d’un processus semblable et qu’il est vrai qu’en ce cas notre capacité de jugement se trouve altérée et l’on se tiens à soi même des propos sans commune mesure avec la réalité des faits, on est complètement sous l’emprise du délire que l’on entretiens avec les relations que l’on s’est instauré dans son petit théâtre intérieur.
    C’est bon de se savoir sur la plage à l’équart de la houle et des tempêtes que les passions déchainent. D’un autre côté c’est un peu chiant de ramasser des coquillages.

    christophe c

    janvier 20, 2010 at 10:15

    • merci Christophe pour votre commentaire. j’espère que votre intérêt pour les coquillages n’ira pas en s’amenuisant car c’est un très bon exercice que de se pencher pour les ramasser. En vous souhaitant encore et toujours de longues balades le long des côtes d’armures.

      christophe c

      janvier 20, 2010 at 10:19

      • Merci christophe pour vos questions, et merci pour vos réponses. Elles sont agréables à lire. Sachez que ramasser des coquillages, il y a un côté agréable; on peut aussi balayer des feuilles mortes. Bien à vous.

        Pierre Murcia

        janvier 22, 2010 at 4:37

  2. […] Quand le médiateur se rapproche du sujet […]


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