René Girard

Scolies d'après René Girard

Qu’est-ce que le totalitarisme?

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Dans ce passage René Girard donne une définition précise de ce qu’il appelle totalitarisme à savoir la concurrence épuisant toutes les forces des hommes dans une lutte stérile puisque ne mettant plus aucune différence concrète en jeu, situation créée par l’égalité.

L’égalité croissante – le rapprochement du médiateur, dirions-nous, – n’engendre pas l’harmonie mais une concurrence toujours plus aigüe. Source de bénéfices matériels considérables, cette concurrence est une source de souffrances spirituelles plus considérables encore car rien de matériel ne peut l’assouvir. L’égalité qui soulage la misère est bonne en soi mais elle ne peut pas satisfaire ceux-là même qui l’exigent avec le plus d’âpreté; elle ne fait qu’exaspérer leur désir. En soulignant le cercle vicieux où s’enferme cette passion de l’égalité Tocqueville dévoile un aspect essentiel du désir triangulaire. Le mal ontologique entraîne toujours ses victimes, on le sait, vers les « solutions » les plus favorables à son aggravation. La passion de l’égalité est une folie que rien ne saurait dépasser sinon la passion contraire et symétrique de l’inégalité, celle-ci étant plus abstraite encore que celle-là et plus immédiatement tributaire de ce malheur que suscite la liberté chez tous les êtres incapables de l’assumer virilement. Les idéologies rivales ne font guère que refléter et ce malheur et cette incapacité. Les idéologies rivales relèvent donc de la médiation interne; elles ne doivent leur pouvoir de séduction qu’à l’appui secret que se fournissent les contraires. Fruits de la scission ontologique dont leur dualité reflète l’inhumaine géométrie, elles servent en retour à la concurrence dévoratrice.

Stendhal, Flaubert, Tocqueville qualifient de « républicaine » une évolution que nous dirions aujourd’hui totalitaire. A mesure que le médiateur se rapproche et diminuent les différences concrètes entre les hommes, l’opposition engage une part toujours plus grande de l’existence individuelle et collective. Toutes les forces de l’être s’organisent peu à peu dans des structures jumelles toujours plus exactement opposables l’une à l’autre. Toutes les forces humaines sont donc arc-boutées dans une lutte aussi implacable que stérile puisqu’elle ne met plus en jeu aucune différence concrète, aucune valeur positive. C’est là précisément ce qu’il faut appeler totalitarisme. Les aspects politiques et sociaux de ce redoutable phénomène ne se distinguent pas de ses aspects personnels et privés. Il y a totalitarisme lorsqu’on parvient, de désir en désir, à la mobilisation générale de l’être au service du néant.

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Written by grandpressigny

mars 19, 2008 à 5:59

2 Réponses

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  1. Vous auriez la référence exacte avec le page par hasard ? Ca m’intéresserait de retrouver ce passage dans le livre. Merci !

    Quentin

    novembre 26, 2009 at 11:21

    • Je serais très heureux de pouvoir vous répondre, mais je n’ai pas le livre que j’ai laissé derrière moi (je suis en voyage). Il faut que je me procure une édition qui ne parte pas en miette comme celle-ci. Cela dit, c’est dans la première du livre. Si vous avez des questions sur le sens du passage, dans l’oeuvre, je serais heureux de vous répondre. Bonne continuation.

      Pierre Murcia

      novembre 26, 2009 at 9:12


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